Rencontres avec Umberto Eco
Où deux bâtisseurs de labyrinthes se rencontrent, l'un d'eux sans murs.
Rencontres — une série d'Arnaud Quercy
Umberto Eco a passé sa vie à construire des langues cryptiques à l'intérieur de mondes fictionnels. L'argumentation scolastique latine dans Le Nom de la rose, la permutation kabbalistique dans Le Pendule de Foucault, la rhétorique du dix-septième siècle dans L'Île du jour d'avant, le patois médiéval inventé de Baudolino. Chaque roman un labyrinthe linguistique dans lequel le lecteur est retenu sans carte. En tant que théoricien, il a aussi défendu les limites de l'interprétation, soutenant qu'un texte ne peut pas signifier tout ce que le lecteur souhaite. La tension entre ces deux Eco — le romancier qui ouvre, le sémioticien qui ferme — est le lieu de la rencontre. Ce qui complique les choses, c'est que Quercy arrive avec son propre projet de langue cryptique, Boucles Abstraites : un cycle de vers français de 2021 transformé à travers l'ancien français, le dialecte, l'argot, et une morphologie inventée, en quelque chose qui sonne comme du français et ne peut être déchiffré comme du français. Eco reconnaît le procédé immédiatement. Le dialogue se noue autour d'une asymétrie que ni l'un ni l'autre ne peuvent tout à fait résoudre : les langues cryptiques d'Eco vivent à l'intérieur de fictions qui protègent le lecteur. Celles de Quercy vivent à découvert, sans cadre diégétique pour absorber le risque. Là où l'échange aboutit, aucun des deux ne parle la langue de l'autre, et tous deux sont libérés.
Arnaud — Je vous ai apporté quelque chose à lire.
Eco — Un tableau ?
Arnaud — Un poème. De 2021. J'en ai écrit un cycle.
Eco (prenant la page) — "Le caresmel s'en va, les roses s'ensordent…" (pause) Caresmel. Ce n'est pas du français moderne.
Arnaud — Non.
Eco (lisant) — "A costière des puis déjà court le prael…" Costière. Prael. Ce sont des mots anciens. Certains je les reconnais. D'autres non. "Cependant du joiaument le froideillous verseret…" (il s'arrête) Je ne peux pas situer ce mot. Froideillous.
Arnaud — Il n'est dans aucun dictionnaire que vous possédez.
Eco — Vous l'avez fabriqué.
Arnaud — J'ai suivi une règle. La règle l'a fabriqué.
Eco (reposant la page avec précaution) — Combien de mots sont réels ?
Arnaud — Je ne le sais plus. C'est le principe. Certains sont attestés en ancien français. Certains sont régionaux. Certains sont inventés par le procédé. Je ne peux pas vous dire de façon fiable lequel est lequel sans retourner à mes notes.
Eco — Vous avez donc un codex. Un pipeline de transformation.
Arnaud — Du français moderne, passé itérativement à travers des strates — ancien français, vernaculaire médiéval, argot dialectal, néologisme morphologiquement valide. Chaque étape obéit à une règle. La dérive cumulative produit ce que vous venez de lire.
Eco — Et vous ne publiez pas le pipeline.
Arnaud — Non. Le poème tient seul. Le lecteur reçoit la surface.
Eco (souriant) — Baudolino vous adorerait.
Arnaud — J'allais le mentionner.
Eco — Bien sûr que vous alliez. Un paysan d'Alessandria qui invente son propre piémontais, qui écrit des lettres dans des langues que personne n'a tout à fait parlées, qui ment si constamment que ses mensonges deviennent le récit historique. Je lui ai donné une langue et je pensais être transgressif. Vous avez fait quelque chose que je n'ai pas tout à fait fait.
Arnaud — Quoi ?
Eco — J'ai enveloppé Baudolino dans un roman. Le lecteur est retenu à l'intérieur d'une fiction. Il y a une intrigue. Il y a d'autres personnages. La langue cryptique est diégétique — elle appartient à un monde. Si le lecteur se perd, le monde le rattrape. Vous avez enlevé le cadre.
Arnaud — Oui.
Eco — C'est un geste plus radical que celui que je me suis permis.
Arnaud — Ce n'est pas un geste. C'est une position.
Eco — Expliquez.
Arnaud — Un geste est quelque chose qu'on fait pour provoquer une réaction. Une position est là où on se tient, indépendamment de la réaction. Je n'ai pas enlevé le cadre pour être radical. Je l'ai enlevé parce que le cadre faisait le travail que je voulais que le codex fasse.
Eco — Ah. (pause) Vous vouliez que le codex produise la désorientation du lecteur, pas la fiction.
Arnaud — Le codex produit tout. La fiction était redondante.
Eco — Mais alors vous perdez le lecteur entièrement.
Arnaud — Non. Je le libère.
Eco (reprenant la page) — "Le Printemps imaginatif escreve l'horizon." Je peux entendre ce que cela veut dire. Je ne peux pas lire ce que cela veut dire. Ce ne sont pas les mêmes opérations.
Arnaud — Elles ne le sont pas.
Eco — Et vous préférez la première.
Arnaud — Je préfère ce qui se passe quand la seconde est impossible.
Eco — (longue pause) J'ai écrit un livre une fois contre cela. Les Limites de l'interprétation [1]. J'ai soutenu qu'un texte ne peut pas signifier tout ce que le lecteur voudrait qu'il signifie. Qu'il existe une intentio operis, une intention de l'œuvre elle-même, qui contraint ce qui peut légitimement en être tiré. Je l'ai défendue contre les formes les plus sauvages de la théorie de la réception.
Arnaud — Je l'ai lu.
Eco — Et ?
Arnaud — Je pense que vous défendiez quelque chose qui était déjà perdu. Au moment où vous avez écrit ce livre, vous aviez déjà écrit Le Pendule de Foucault. Vous saviez ce qui arrive quand un code dépasse son auteur. Belbo, Casaubon, Diotallevi — ils inventent le Plan comme un jeu et le Plan les tue. L'intentio operis n'a pas pu les protéger de leur propre invention.
Eco — C'était l'horreur du roman. C'était destiné comme un avertissement.
Arnaud — Et l'avertissement a été reçu. Mais vous avez aussi démontré, dans le même livre, que l'avertissement ne peut pas être séparé de ce contre quoi il avertit. Vous avez dû écrire le Plan pour avertir contre lui. Vous avez dû construire le code pour montrer ce que le code fait. À la fin, le code demeure. L'avertissement est facultatif.
Eco (doucement) — Oui.
Arnaud — C'est l'idéamorphisme. L'émission se poursuit indépendamment de l'intention de l'émetteur. Le récepteur fait ce que le récepteur fait. Le codex est l'invariant. Ce qui se passe dans le passage ne vous appartient plus [2].
Eco — Vous donnez un nom à cela.
Arnaud — Je donne un cadre. Le nom importe moins que l'opération.
Eco — Perte générative. J'ai vu cette expression quelque part.
Arnaud — Dans le manifeste [3].
Eco — C'est proche de quelque chose que j'aurais pu écrire. Et pourtant je ne l'ai pas écrit.
Arnaud — Pourquoi ?
Eco (un long silence) — Parce que si je l'avais écrit, il m'aurait fallu agir en conséquence. Et je n'étais pas prêt à renoncer au cadre. Le cadre était ce qui me permettait d'écrire des romans. Sans le cadre, j'aurais été un poète. Je n'étais pas un poète.
Arnaud — Baudolino est de la poésie.
Eco — Baudolino est un roman qui contient un poète. Ce n'est pas la même chose.
Arnaud — Non. Ça ne l'est pas.
Eco (regardant à nouveau la page) — "Belle meschine tiescheresse aux auréals bobelins." Je les lirais. Je les lirais tous. Je voudrais connaître la règle. Et je vous le demanderais, encore et encore, et vous ne me le diriez pas.
Arnaud — Je ne le dirais pas.
Eco — C'est là que nous nous séparons. J'ai construit des labyrinthes et j'ai toujours, quelque part, laissé un fil. Un lecteur érudit avec assez de patience pouvait toujours, en principe, reconstruire le chemin. Vous avez coupé le fil.
Arnaud — Il n'y avait pas de fil à couper. Le codex ne produit pas un chemin. Il produit une surface.
Eco — (souriant, reposant la page) Alors j'ai une dernière question.
Arnaud — Oui.
Eco — Quand vous les écrivez, savez-vous ce que vous dites ?
Arnaud — À chaque étape, oui. La règle me le dit. Mais à la dixième itération, quand je lis le poème achevé à voix haute, je ne peux pas toujours reconstruire ce que je voulais dire au départ. Le codex a emporté le sens là où le codex l'a emporté. Je reçois le poème moi aussi.
Eco — Vous êtes le premier récepteur.
Arnaud — Et le moins privilégié.
Eco (une longue pause) — C'est là que je me serais arrêté, vous savez. Cet aveu. J'en aurais fait un roman sur un poète qui ne pouvait plus lire son propre travail. Un personnage. Un cadre.
Arnaud — Et je l'ai laissé comme poème.
Eco — Oui. Vous l'avez laissé comme poème.
(silence)
Eco — Je n'ai pas écrit les poèmes. Mais peut-être, le temps d'un souffle, je peux laisser tomber le fil.
(une pause)
Eco — Forsan anc'hoggi lo filo se disligia da la mano, et lo verbo se'n va sanza nui, per li camini che non sapemmo.
Arnaud — Le mot s'est desbiné de nos pelmoires ; il crapaudille tout seuliot par les besgloises voies, et nul mézignant ne le desgoteillera.
(silence)
Références
- Quercy, A. (2026). The 31 Propositions of Ideamorphism. Zenodo. https://doi.org/10.5281/zenodo.19955304 PDF: https://publishing.artquamanima.com/fr/papers/2026/03/les-31-propositions-de-lideamorphisme-29yr.pdf
- Quercy, A. (2026). Manifesto Ideamorphiste. Zenodo. https://doi.org/10.5281/zenodo.19954307 PDF: https://publishing.artquamanima.com/fr/papers/2026/02/manifesto-ideamorphiste-1ubj.pdf
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